
L’IA et les data centers : des montagnes d’argent pour des collines d’emplois
Derrière ces annonces tonitruantes, une réalité plus terne se dessine. La grande majorité des investissements concerne en effet des data centers, ces cathédrales numériques aussi gourmandes en électricité qu’avares en emplois. Le projet le plus spectaculaire ? Celui du géant japonais SoftBank, qui s’engage à injecter 45 milliards d’euros d’ici 2031 pour construire 3,1 GW de capacité dans les Hauts-de-France. Le groupe ose même évoquer un investissement total de 75 milliards (5 GW au total), mais la seconde phase, à hauteur de 30 milliards, reste pour l’instant un vœu pieux, sans calendrier ni engagement ferme. Ces infrastructures, présentées comme stratégiques pour faire de la France un leader européen de l’IA, ne créeront en réalité que quelques centaines d’emplois par site. Un détail qui a visiblement échappé aux communicants de l’Élysée.
Choose France : sept ans de promesses, dix-huit usines et beaucoup de vent
Depuis 2018, le sommet Choose France est devenu un rituel immuable : chaque année, son lot de milliards annoncés, chaque année, son lot de désillusions. Selon une enquête de L’Usine Nouvelle, sur les 230 projets annoncés entre 2018 et 2025, seuls 49 concernaient de véritables nouvelles implantations. Et à ce jour, 18 usines ont effectivement vu le jour. Le reste ? Des réinvestissements sur des sites existants, des extensions, ou des projets dans des secteurs sans rapport avec l’industrie lourde. Certains projets phares, comme les usines de puces électroniques ou de recyclage de plastique portées par des investisseurs américains (GlobalFoundries, Eastman), ont même été purement et simplement abandonnés. D’autres, comme les projets de batteries pour véhicules électriques, ont été ralentis par une conjoncture automobile morose.
Mediapart, dans une analyse cinglante intitulée « Choose France : méga-annonces, mini-succès », va plus loin. Les investisseurs, nous apprend-on, sont parfois incités à gonfler les montants annoncés en y incluant non seulement les capitaux investis, mais aussi des dépenses comme les loyers, les prestations de conseil ou la masse salariale future. Résultat : des chiffres impressionnants sur le papier, mais un impact réel sur la création de richesse et d’emplois industriels bien plus modeste.
L’Europe contre la France : quand Bruxelles sabote l’attractivité française
Comme si cela ne suffisait pas, un projet de règlement européen menace de compliquer l’arrivée de ces data centers en France. Dans une lettre adressée à Ursula von der Leyen, l’eurodéputé Christophe Grudler (Renew) a dénoncé un « acte délégué » sur le label de performance environnementale des centres de données. Ce texte, en effet, exclut purement et simplement l’électricité nucléaire et l’hydroélectricité historique du calcul de l’empreinte carbone, ne valorisant pleinement que les énergies renouvelables intermittentes (éolien, solaire). Or, la France repose à 70 % sur le nucléaire, une énergie bas carbone et pilotable. Si ce règlement est adopté en l’état, il rendra donc plus coûteux, voire moins attractifs, les projets implantés en France par rapport à des pays misant sur l’éolien. Un paradoxe savoureux, alors que Paris ne cesse de vanter son mix énergétique décarboné pour attirer les géants de l’IA.
Choose France : vitrine ou levier économique ?
Le sommet Choose France, lancé en 2018, s’est imposé comme une vitrine annuelle de l’attractivité française. La France reste d’ailleurs, selon les chiffres officiels, la première destination européenne des investissements étrangers pour la septième année consécutive. Mais le décalage persistant entre les montants annoncés et leur concrétisation pose une question lancinante : ces grands-messes ne sont-elles qu’un outil de communication ?
Business France, l’agence publique qui pilote l’événement, défend des taux de réalisation plus élevés (environ 120 projets « opérationnels » sur les annonces passées), tout en invoquant la confidentialité due aux entreprises. Reste que, pour les Français, l’enjeu est bien concret : ces investissements se traduiront-ils par des emplois industriels durables, ou resteront-ils en grande partie… virtuels ?
Le record de 2026, porté par la bulle de l’IA, marque indéniablement un succès d’image. Mais comme le montrent les enquêtes indépendantes, il faudra suivre de près la concrétisation réelle de ces promesses. Car entre les 93 milliards annoncés et la richesse nouvelle effectivement créée, il y a un monde. Ou plutôt, un fossé.










