
De l’admiration à la trahison : l’implacable rupture
Tout avait commencé en 1988. Éric Ciotti, jeune étudiant ambitieux, devenait l’assistant parlementaire de Christian Estrosi. Pendant trois décennies, ce dernier l’a hissé, étape par étape : adjoint, président du conseil général, député, patron des Républicains locaux. Puis vint la rupture, vers 2017. Ciotti, désormais en quête d’une ligne plus radicale, fustigeait la gestion « centriste » et « technocratique » de son mentor. Les ponts furent coupés. Estrosi, ulcéré, le qualifiait de « traître » et de « lieutenant de Marine Le Pen ». Ciotti, sans sourciller, lui rétorquait qu’il n’était plus qu’un maire « déconnecté », régnant sur une ville « mal gérée ».
Hier soir, devant ses partisans, Ciotti a savouré sa revanche : « Nice redevient une ville de droite, une ville fière de son identité. » Estrosi, lui, s’est muré dans le silence. Selon des indiscrétions, il songerait à quitter définitivement la scène politique. Une retraite forcée, ou un aveu d’échec ?
🗳️ Résultats définitifs | 2nd tour – Nice
• Éric Ciotti (UDR) – 48,54% ✅
• Christian Estrosi (HOR-LR-sortant) – 37,2%
• Juliette Chesnel-Le Roux (LÉ) – 14,26%#Municipales2026 pic.twitter.com/JBhEREYNUV— Municipales 2026 (@Municipales26_) March 22, 2026
Scandales et manipulations : la campagne qui a enterré Estrosi
La bataille n’a pas été qu’un duel idéologique. Elle fut surtout une succession de coups bas et de révélations sordides, qui ont scellé le sort du maire sortant.
À La Petite Maison, le très couru resto niçois (pas de bouteille à moins de 70 €, pâtes au homards 48 €), Eric Dupond-Moretti, proche d’Éric Ciotti, dînait avec des amis le 22 octobre 2025. Christian Estrosi, madame et son beau-père, en faisaient autant quelques tables plus loin. Au cours de la soirée, le maire de Nice se lève pour s’asseoir, sans y être convié, à la table de l’ancien garde des Sceaux. Dialogue.
Christian Estrosi : « Ici, je suis avec de vrais amis… Tu n’es qu’un intermittent du spectacle. »
Éric Dupond-Moretti : « Tu n’es qu’un intermittent de la connerie», « Tu as trahi tout le monde ! »
Estrosi : « Je pourrais te casser la gueule. Je suis prêt à t’en coller une. »
Dupond-Moretti : « Viens ! Désormais, tu es un OQTF à Nice. »
Le 27 février 2026, une tête de porc fendue en deux, surmontée d’une étoile jaune et accompagnée d’une affiche électorale barrée du mot « connard », était découverte devant le domicile d’Estrosi. L’affaire, immédiatement médiatisée, tournait au scandale : provocation antisémite, menaces sur un élu. Le parquet ouvrait une enquête, Estrosi se portait partie civile. Deux Tunisiens, dont un ancien militant du Parti Pirate, étaient interpellés.
Mais l’enquête réservait une surprise de taille. Le 11 mars, un proche du couple Estrosi et un ancien agent de la DST, spécialiste des basses œuvres, étaient placés en garde à vue. Des écoutes téléphoniques révélaient que l’un des suspects tentait d’infiltrer l’équipe municipale. Estrosi criait à la « barbouzerie », évoquant une manipulation. Pourtant, tout ressemble ici à de l’autosémitisme : une mise en scène pour transformer un règlement de comptes en acte antisémite. L’affaire, toujours en cours, a laissé un goût amer. La présomption d’innocence reste, mais le doute a fait son œuvre.
Autre épisode embarrassant : celui de la girouette niçoise . En pleine campagne, Estrosi, pourtant connu pour son soutien inconditionnel à Israël (« juif dans l’âme » en 2025), a soudainement regretté son « manque d’impartialité » dans le conflit israélo-palestinien. Devant les journalistes, il s’est excusé, dans un flou artistique, auprès de « toutes les communautés ». Une manœuvre désespérée pour séduire un électorat de gauche et musulman ? Pour beaucoup, ces excuses tardives n’ont fait que confirmer l’image d’un homme prêt à tout pour sauver son fauteuil.
Ciotti, ou l’art de surfer sur le chaos
Face à ces turbulences, Éric Ciotti a joué la carte de la fermeté. Alliance assumée avec le RN, discours sécuritaire et identitaire, dénonciation systématique de la « gabegie » estrosienne : travaux pharaoniques, dette abyssale, insécurité galopante. Le pari, risqué en 2024, s’est révélé payant.
À 59 ans, Ciotti s’installe donc à la mairie de la cinquième ville de France. À 70 ans, Estrosi s’efface, peut-être pour de bon. Une page se tourne à Nice, mais pas n’importe laquelle : celle d’une droite locale qui, après trente-huit ans de tutelle estrosienne, passe désormais sous le joug ciottiste.
L’histoire retiendra que le disciple a terrassé le maître. Et que, dans la politique niçoise, les trahisons se paient en monnaie sonnante et trébuchante.










