Le cadmium, présent dans certains engrais phosphatés, s’accumule lentement dans les sols agricoles avant de remonter dans la chaîne alimentaire. À l’Assemblée nationale, une proposition de loi veut abaisser fortement les seuils autorisés. Peut-on nourrir le pays sans fertiliser ses champs avec un poison à retardement ?
Le cadmium n’est pas un nouveau venu. Il dort naturellement dans certaines roches, circule dans les sols, puis entre dans les plantes par les racines, et l’agriculture moderne lui a ouvert une autoroute. Selon l’Anses, les matières fertilisantes représentent en moyenne plus de 80 % des apports en cadmium aux sols agricoles français. Les engrais minéraux phosphatés arrivent en tête, avec 55 %, devant les effluents d’élevage et les boues ou composts.
Les engrais phosphatés sont fabriqués à partir de roches riches en phosphore, souvent importées d’Afrique du Nord. Ces roches peuvent contenir des teneurs élevées en cadmium, que les procédés classiques ne retirent pas totalement. Une fois épandu, le métal reste et s’installe comme une poussière lourde dans la mémoire des sols.
L’Anses a tiré la sonnette d’alarme en mars 2026, confirmant une surexposition de la population française par l’alimentation, et rappelle que, chez les non-fumeurs, celle-ci peut représenter jusqu’à 98 % de l’imprégnation au cadmium. Les aliments les plus contributeurs sont ceux que l’on mange tous les jours, pas forcément les plus contaminés au gramme près. Pain, céréales, pâtes, riz, pommes de terre, biscuits et certains légumes composent cette géographie ordinaire de l’exposition .
Ce métal lourd est classé cancérogène. Il s’accumule notamment dans les reins et le foie. L’INRAE rappelle qu’il faut environ vingt ans au corps pour l’éliminer, et qu’il est aussi associé à un risque accru d’ostéoporose. Autrement dit, le cadmium n’est pas seulement une affaire de chimistes. C’est une dette sanitaire que l’on contracte bouchée après bouchée.
La réponse politique avance enfin, mais à pas comptés. Une proposition de loi portée par Benoît Biteau vise à protéger l’alimentation des contaminations au cadmium. Il prévoit de réduire la teneur maximale autorisée dans les engrais phosphatés à 40 mg par kilo dès 2027, puis à 20 mg par kilo à partir de 2030, conformément à la recommandation de l’Anses. Le seuil actuel français reste beaucoup plus permissif. Il peut atteindre 90 mg de cadmium par kilo de P₂O₅ pour certains engrais, tandis que le règlement européen fixe une limite de 60 mg pour les fertilisants UE. L’Anses recommande, elle, de ne pas dépasser 20 mg par kilo de P₂O₅, afin de limiter les apports à 2 grammes par hectare et par an.
Pour régler la situation sur le long terme, l’Anses évoque des sources de phosphates moins contaminées, la décadmiation, un meilleur étiquetage, l’ajustement des doses aux sols et aux cultures, la mobilisation du phosphore déjà présent dans les sols, ou encore des variétés végétales moins accumulatrices. L’INRAE ajoute que les stocks de phosphore accumulés dans les sols français pourraient permettre, à moyen terme, de réduire les apports sans chute majeure des rendements. Le ministère de l’Agriculture appelle toutefois à tenir compte des prix, de l’approvisionnement et du temps d’adaptation des filières. Dans un rapport publié en mai 2026, il recommande de passer rapidement à 60 mg, puis à 40 mg après trois ans, avant d’envisager 20 mg selon les résultats et le contexte économique.










