La gouvernance alimentaire s’apprête à traverser une zone de turbulences juridiques à l’échelle continentale. Saisi par Lactalis, ce géant laitier aux ramifications tentaculaires, le Conseil d’État a choisi de renvoyer devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) la question de la validité et des modalités de calcul du Nutri-Score. Une victoire d’étape majeure pour une multinationale capable de réveiller même le Conseil d’État, c’est pas peu dire.
Comme le rappelle le site spécialisé RSE Magazine dans ses colonnes : « En juin 2026, le Conseil d’État renvoie l’affaire devant la Cour de justice de l’Union européenne », soulignant que pour la firme, « ces critiques techniques servent d’alibis pour contester la légitimité scientifique et juridique du dispositif ». Au cœur de la contestation de l’industriel figure notamment le fait que le système d’étiquetage ne prendrait pas en compte les portions réellement consommées au quotidien.
Une influence politique à géométrie variable
Ce nouvel épisode juridico-politique met en lumière une asymétrie de traitement flagrante au sein des instances républicaines et européennes. Lorsque les producteurs de lait manifestent, ou déposent des dossiers de doléances pour dénoncer des prix d’achat en deçà de leurs coûts de production, les parlementaires et les institutions somnolent, et les promesses de commissions d’enquête restent sans lendemain.
À l’inverse, quand le groupe mayennais, véritable lobby à lui tout seul, s’ébroue, s’inquiétant d’une mise à jour réglementaire — comme la révision des critères du Nutri-Score pénalisant les produits trop gras ou trop salés —, l’administration s’active, et à une vitesse plutôt singulière d’ailleurs. Un petit décalage qui interroge sur la porosité des décideurs publics quant aux intérêts des grands donneurs d’ordres industriels, face auxquels le monde paysan ne fait déjà plus le poids depuis bien longtemps.
L’empire Besnier face aux réalités de la terre
Derrière l’entité impersonnelle de Lactalis se cache une famille à la tête de l’une des plus colossales fortunes de l’Hexagone. Selon les données financières du classement Forbes 2026, la fortune personnelle d’Emmanuel Besnier s’élève à 22,1 milliards d’euros, le plaçant au 7ᵉ rang des milliardaires français, juste derrière la famille Dassault. À titre de comparaison, si le roi du luxe Bernard Arnault domine le podium national avec 147,2 milliards d’euros, l’empire bâti par la famille Besnier n’en demeure pas moins un poids lourd absolu de l’économie française construit sur une filière désormais aux abois, filière dans laquelle certains acteurs n’ont même plus d’acheteurs et sont obligés de jeter leur lait.
Ces accumulations de richesses contrastent durement avec le quotidien des éleveurs laitiers. Alors que le prix de la brique de lait ou du morceau de fromage augmente régulièrement pour les consommateurs en rayon, la marge opérationnelle du groupe se maintient au détriment direct des exploitations agricoles, asphyxiées par des tarifs d’achat imposés par une situation de quasi-monopole de collecte dans plusieurs régions françaises.
Emmanuel Besnier, un lobby à lui tout seul ?
L’aboutissement de cette requête devant la plus haute juridiction administrative française démontre la capacité d’action unique d’un seul homme et de ses équipes sur l’appareil d’État et les réglementations de santé publique. En parvenant à faire pivoter l’avenir du Nutri-Score vers Luxembourg, le premier groupe laitier mondial prouve qu’il dispose de leviers d’action hors de portée même de la filière agricole. Une réalité qui pose question.










