Dix ans après les premiers soupçons, la justice française se décide à bouger dans l’affaire des marchés publics des radars automatiques confiés à Atos. La cour d’appel de Paris a ordonné la réouverture de l’enquête pour « recel de favoritisme ». C’est une toute petite victoire. Seule l’entreprise (aujourd’hui Worldline) est visée. Les personnes physiques, dont l’ancien ministre Thierry Breton, restent intouchables grâce à la prescription. Les élites passent à travers les mailles du filet.
Entre 2003 et 2011, l’État confie à Atos la gestion informatique des radars fixes et embarqués, flashes, identification des véhicules, envoi des PV. Contrats pharaoniques… plusieurs centaines de millions d’euros au total. Un rapport de l’Inspection générale de l’administration (IGA) en 2013-2014 avait déjà crié au scandale. Des délais impossibles empêchaient toute forme de concurrence, de plus Atos était présente aux réunions préparatoires des appels d’offres. Autant dire qu’Atos ne pouvait que les remporter.
En 2015 l’association Anticor, porte plainte pour favoritisme et prise illégale d’intérêts. Le Parquet national financier ouvre une enquête préliminaire en 2016. Des années d’auditions et d’investigations plus tard, fin 2025 : non-lieu général.
Début avril 2026, la cour d’appel casse partiellement cette décision, mais ne relancera que le volet « recel du délit de favoritisme », Atos/Worldline aurait pu profiter en connaissance de cause d’attributions irrégulières. Anticor parle de « victoire contre l’impunité ».
S’il est bien impossible d’ignorer Thierry Breton dans tout cela (il fut Ministre de l’Économie de 2005 à 2007, période des renouvellements de ces marchés, et devient PDG d’Atos en 2009), il est aussi difficile d’ignorer son ex-directeur de cabinet, Gilles Grapinet, qui le suivit dans l’entreprise. Un parfait exemple de « revolving door », va-et-vient désormais suspect entre Bercy et les grands groupes. Anticor avait pointé le risque de conflits d’intérêts et de pantouflage, le rapport IGA évoquant déjà des « dérives ».
Néanmoins la justice est claire, les délits principaux (favoritisme, prise illégale d’intérêts) sont prescrits pour les personnes. Breton et les hauts fonctionnaires de l’époque échappent aux poursuites, seul le « recel » par l’entreprise reste ouvert. Encore une justice à deux vitesses.
Les contribuables ont payé ces radars à prix d’or, et les automobilistes eux écopent des PV. Sans l’acharnement d’Anticor, rien n’aurait sans doute bougé.
La porosité entre politique et grands groupes en France reste un vrai problème.










