Une enquête transfrontalière menée par DeSmog avec The Guardian, El Diario et G4Media vient de révéler une aberration certes comique mais au détriment du contribuable. La famille régnante des Émirats arabes unis, les Al Nahyan – l’une des plus riches du monde avec une fortune estimée à plus de 320 milliards de dollars issue du pétrole –, a empoché plus de 71 millions d’euros de subventions agricoles de l’Union européenne entre 2019 et 2024.
Ces fonds, issus de la Politique agricole commune (PAC), qui dévore près d’un tiers du budget total de l’UE (environ 54 milliards par an), ont atterri dans des filiales contrôlées par les Al Nahyan ou par le fonds souverain ADQ en Roumanie, en Espagne et en Italie. Le cas le plus emblématique, c’est Agricost en Roumanie. Acquise en 2018 par le groupe émirati Al Dahra pour 230 millions d’euros, cette ferme géante exploite 57 000 hectares – cinq fois la superficie de Paris ! À elle seule, elle a touché 10,5 millions d’euros en 2024, soit plus de 1 600 fois la moyenne d’une exploitation européenne classique. Ces cultures de luzerne, maïs et soja sont exportées massivement vers le Golfe pour nourrir l’industrie laitière émiratie, qui importe 90 % de son alimentation.
En Espagne, plus de 8 000 hectares et 5 millions d’euros supplémentaires. En Italie, le rachat d’Unifrutti par ADQ en 2022 a ouvert grand les vannes des aides bruxelloises. Un système taillé sur mesure pour les grands propriétaires, ses subventions PAC sont calculées principalement sur la superficie des terres. Les milliardaires et les fonds étrangers raflent la mise, une précédente enquête du Guardian avait déjà montré que 17 milliardaires avaient touché plus de 3 milliards d’euros entre 2018 et 2021.
Faustine Bas-Defossez, de l’European Environment Bureau, ne mâche pas ses mots : « La PAC n’aide pas les agriculteurs européens, elle enrichit les plus gros propriétaires et finance des régimes autocratiques. » Cet argent était destiné à l’origine aux vrais paysans, pas aux dynasties du Golfe.
Mais ce n’est pas une exception. C’est le symptôme d’un système pourri. Souvenez-vous des alertes lancées dès 2019 par le député Philippe Loiseau à l’Assemblée nationale. Des fonds d’investisseurs chinois achètent des milliers d’hectares de terres céréalières en France, notamment dans le Centre-Val de Loire. Accaparement pur et simple. Ces terres, une fois cultivées, deviennent éligibles aux mêmes subventions PAC, calculées sur la surface. Exactement comme pour les Émirats. Pendant que les petits exploitants français se suicident sous les normes environnementales kafkaïennes et la concurrence déloyale, Bruxelles arrose des puissances étrangères.
La Commission promet du bout des lèvres un plafonnement à 100 000 euros par bénéficiaire pour la prochaine PAC (2028-2034). Trop tard. Les frontières entre États émiratis, fonds souverains et intérêts privés sont poreuses. Quant à la Chine, elle n’hésite pas à enquêter elle-même sur les subventions PAC pour justifier des taxes sur nos produits laitiers, l’hypocrisie est totale.
L’UE a le choix, continuer à engraisser des oligarques étrangers ou réserver enfin les aides aux exploitations familiales européennes.








