
Il y a encore peu, The Daily Wire voulait devenir beaucoup plus qu’un média conservateur. L’entreprise fondée autour de Ben Shapiro se rêvait en empire culturel : abonnements, studios, films, séries, plateforme jeunesse, produits dérivés, rasoirs, chocolats, cigares. Une machine pensée pour ne plus seulement commenter l’actualité, mais pour fabriquer tout un univers politique, médiatique et commercial.
Fin 2023, la chaîne YouTube de Ben Shapiro atteignait encore des niveaux énormes, avec environ 170 millions de vues mensuelles selon les estimations reprises dans ce dossier.
Parmi les succès, le documentaire Am I Racist? de Matt Walsh a très bien fonctionné. The Numbers lui attribue plus de 12,3 millions de dollars au box-office domestique, avec un budget de production estimé à 3 millions de dollars. Mais un succès isolé ne compense pas une perte d’élan générale. Surtout quand, en parallèle, le visage principal de l’entreprise voit son audience YouTube s’effondrer.
Début 2026, le décor n’a plus rien à voir : Social Blade affiche désormais autour de 25 millions de vues sur les 30 derniers jours, ce qui confirme l’ordre de grandeur d’un effondrement massif par rapport au pic évoqué.
Le chiffre est brutal : de 170 millions à environ 22-25 millions de vues mensuelles. Même en tenant compte des variations selon les outils de mesure, la tendance est claire. Ben Shapiro n’a pas seulement perdu de la vitesse. Il a perdu une partie énorme de sa traction.
Ben Shapiro, Israël et un public qui ne réagit plus comme avant
Cette chute ne peut pas être expliquée par un seul facteur. Il y a les choix économiques du Daily Wire, les départs internes, l’éparpillement stratégique, la fatigue autour de certains formats politiques. Mais il y a aussi un contexte que l’on ne peut plus ignorer : le rapport du public américain à Israël a profondément changé.
Ben Shapiro, de confession juive, est identifié depuis longtemps comme l’une des voix conservatrices américaines les plus fermement pro-israéliennes. Ce positionnement, autrefois très porteur dans une grande partie de la droite américaine, devient plus compliqué à défendre auprès d’un public jeune, très connecté, et de plus en plus méfiant envers la politique étrangère américaine.
Les chiffres vont dans ce sens. En mars 2026, Pew Research Center indiquait que 60 % des adultes américains avaient désormais une opinion défavorable d’Israël, contre 53 % un an plus tôt. Le même sondage montrait aussi que 59 % des Américains disaient avoir peu ou pas confiance en Benjamin Netanyahu.
Chez Gallup, le basculement est encore plus parlant. En février 2026, 41 % des Américains déclaraient sympathiser davantage avec les Palestiniens, contre 36 % avec les Israéliens. C’est la première fois depuis le début de cette série de mesures que les Israéliens ne sont plus en tête dans les sympathies américaines.
Autrement dit, le climat a changé. Ce qui paraissait hier évident dans une partie du camp conservateur américain — défendre Israël sans nuance — ne produit plus automatiquement le même effet depuis le génocide en cours, l’attaque du Liban, notamment contre les chrétiens, et surtout la guerre contre l’Iran, que beaucoup d’Américains perçoivent comme menée au service d’Israël.
Candace Owens a capté le moment
Le contraste avec Candace Owens est frappant.
En mars 2024, The Daily Wire se sépare d’elle après des mois de tensions avec Ben Shapiro, notamment autour de ses prises de position sur Israël et la guerre à Gaza. Le départ est confirmé publiquement par Jeremy Boreing, tandis que plusieurs médias rappellent que les divergences avec Shapiro portaient en grande partie sur ce sujet. The Guardian rapportait alors qu’Owens critiquait le financement américain des guerres d’Israël, tandis que Shapiro était décrit comme un soutien fort d’Israël.
Depuis, Owens a construit sa propre machine. Et cette machine fonctionne. Media Matters estime qu’elle a gagné au moins 10,9 millions d’abonnés ou followers depuis janvier 2025, avec près de 805 millions de vues YouTube sur la période. Sa chaîne YouTube dépasse désormais les 5,9 millions d’abonnés, selon Social Blade.
Le Daily Wire a perdu une personnalité qui attirait une audience forte, très engagée, et surtout en phase avec un courant qui grossit : celui d’une droite américaine plus critique envers Israël, plus méfiante envers les interventions étrangères, et de plus en plus hostile au poids d’organisations comme l’AIPAC.
AIPAC, Israël, Gaza : le sujet est devenu explosif à droite aussi
Pendant longtemps, les critiques du lobby pro-israélien venaient surtout de la gauche américaine ou de cercles militants pro-palestiniens. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, une partie de la droite en ligne, des influenceurs et des commentateurs populistes remettent aussi en cause le rôle de l’AIPAC dans la vie politique américaine.
Cette évolution ne sort pas de nulle part. En 2024, l’Associated Press rapportait que plus de 20 groupes progressistes avaient formé une coalition nommée Reject AIPAC, face aux dépenses massives de groupes pro-israéliens contre des élus critiques de la guerre à Gaza.
Dans la même période, Axios expliquait qu’AIPAC avait dépensé au moins 14,5 millions de dollars contre Jamaal Bowman, élu démocrate très critique d’Israël. Même certains élus démocrates favorables à Israël jugeaient cette pression excessive.
Ce contexte compte pour comprendre la dynamique actuelle. Le sujet Israël-Palestine n’est plus seulement une ligne de fracture entre gauche et droite. Il coupe désormais aussi l’intérieur du camp conservateur américain.
Et dans cette bataille, Ben Shapiro apparaît de plus en plus comme le visage d’une droite ancienne : très alignée sur Israël, très attachée à la politique étrangère traditionnelle, très hostile aux voix qui critiquent le soutien américain à l’État israélien.
Le public mondial décroche aussi
Le phénomène dépasse les États-Unis.
En juin 2025, Pew Research Center notait que dans 20 des 24 pays étudiés, environ la moitié des adultes ou plus avaient une opinion défavorable d’Israël. Dans plusieurs pays, l’image d’Israël s’est nettement dégradée depuis le début de la guerre à Gaza.
En Europe occidentale, YouGov indiquait que le soutien et la sympathie envers Israël avaient atteint leurs plus bas niveaux dans plusieurs grands pays européens, avec seulement 13 % à 21 % d’opinions favorables selon les pays étudiés.
Dans ce climat, les figures médiatiques qui continuent à défendre Israël de manière très dure se retrouvent face à un public moins réceptif. À l’inverse, ceux qui attaquent le consensus pro-israélien, dénoncent l’AIPAC ou critiquent l’aide militaire américaine à Israël trouvent une audience nouvelle. Ce n’est pas forcément une règle absolue. Mais c’est une tendance visible.
The Daily Wire a trop misé sur des visages qui peuvent partir
Au-delà d’Israël, la crise du Daily Wire raconte aussi un problème de modèle. L’entreprise a bâti sa valorisation sur des personnalités. Ben Shapiro, Candace Owens, Matt Walsh, Michael Knowles, Jordan Peterson. Le problème, c’est qu’une personnalité n’appartient jamais vraiment à une plateforme. Elle peut partir, ouvrir une chaîne, lancer un podcast, garder son public et devenir concurrente le lendemain.
C’est exactement ce qui s’est passé avec Candace Owens. Le Daily Wire a gardé les coûts fixes : studios, équipes, productions, plateformes, projets ambitieux. Mais une partie de l’audience est partie avec les individus.
Bentkey, Pendragon, Daily Wire+ : trop de paris à la fois
À son sommet, The Daily Wire voulait tout faire. Une rédaction politique. Une plateforme de streaming. Une offre jeunesse. Des films. Des séries. Des produits de consommation. Une alternative culturelle complète.
L’entreprise avait même lancé Bentkey, sa plateforme pour enfants pensée comme une réponse conservatrice à Disney, avec un investissement annoncé de 100 millions de dollars sur trois ans.
Mais gérer une rédaction, un studio, une plateforme jeunesse, une boutique en ligne et des productions de fiction demande une discipline énorme. The Daily Wire a peut-être voulu grandir trop vite, dans trop de directions.
En mars 2025, Axios révélait que Jeremy Boreing quittait son rôle de co-PDG, tout en rappelant que l’entreprise avait été valorisée à plus d’un milliard de dollars et qu’elle s’était fortement développée dans le streaming, le commerce et le divertissement.
Quelques jours plus tard, des licenciements touchaient l’activité jeunesse. Breitbart rapportait que des employés du département enfants avaient été licenciés, tandis que Barrett Media confirmait une vague de suppressions de postes.
De 170 millions à 22 millions : la dégringolade est symbolique
The Daily Wire voulait devenir un empire. L’entreprise avait l’argent, les studios, les abonnements, les ambitions et les têtes d’affiche. Mais son modèle reposait sur une idée fragile : croire que l’audience appartenait à la marque.
En réalité, l’audience appartenait aux personnalités.
Candace Owens est partie et a grandi. Ben Shapiro est resté et a chuté. The Daily Wire a gardé la structure, les charges, les projets coûteux. Une partie du public, elle, a changé de camp.
Le résumé tient en une ligne :
170 millions de vues mensuelles au sommet. Environ 22 à 25 millions aujourd’hui.
C’est plus qu’une baisse. C’est une rupture. Et dans cette rupture, il y a un signal politique évident : le vieux réflexe pro-israélien ne suffit plus à faire recette, même dans une partie de la droite américaine. Aujourd’hui, les voix qui critiquent Israël, l’aide américaine et l’influence de l’AIPAC peuvent attirer des audiences massives.
The Daily Wire n’a pas seulement perdu des vues. Il a raté un virage.










