
Écrire pour la paix
La Terre sainte est depuis 1948 le théâtre d’expropriations, d’affrontements, de meurtres, de bombardements, de cris et de corps déchiquetés, sans jamais de solution politique et donc d’apaisement durables. C’est pourquoi Yehuda Amichaï écrit dans Quatre poèmes sur la guerre et sur la paix (1982) :
« Je suis un fanatique de la paix : un meurtrier noir aux yeux bleus massacre des cheveux bouclés / Des cheveux droits dévastés détruisent des peaux noires découpent bien ma chair, un autre parcellise mon sang. / Seuls ceux sans couleur, seul le transparent sont bons : ils me laissent dormir sans terreur la nuit et je regarde au travers d’eux pour voir le ciel. »
Et comme s’il lui répondait, Mahmoud Darwich, reclus à Ramallah, écrit en 2002 dans État de siège :
« La paix, deux ennemis qui rêvent chacun / De bâiller sur les trottoirs de l’ennui. / La paix, gémissements de deux amants qui se lavent / Au clair de lune. » Ou encore : « Vous, qui tenez sur les seuils, entrez / et prenez avec nous le café arabe. / Vous pourriez vous sentir des humains, comme nous. / Vous, qui tenez sur les seuils, sortez de nos matins / Et nous serons rassurés d’être comme vous, des humains ! »
Des poètes patriotes
Amoureux de la paix, les deux poètes sont également patriotes. Yehuda Amichaï est né le 3 mai 1924 à Wurtzbourg en Allemagne ; en 1935, afin de fuir l’Allemagne nazie, il émigre avec sa famille dans la Palestine sous mandat britannique. C’est ainsi qu’il découvre les origines du judaïsme, apprend la langue hébraïque et se prend de passion pour Jérusalem. En témoigne ce poème intitulé « L’Amour de Jérusalem » :
« Il y a une rue où l’on ne vend que viande rouge / et une rue où l’on ne vend qu’habits et parfums. / Il y a des jours où je ne vois qu’êtres jeunes et beaux, / et des jours où je ne vois qu’infirmes, aveugles, / lépreux, faces convulsées et rictus […] ici on s’assoit et là on marche, / ici on hait et là on aime. / Mais celui qui aime Jérusalem / dans les guides touristiques ou les livres de prières / ressemble à celui qui aime une femme / selon le Kama sutra. »
Toutefois, Amichaï donne une dimension plus sombre à la suite de son poème :
« Parfois Jérusalem est une ville de couteaux : / même les espoirs de paix sont affûtés pour trancher dans / la difficile réalité, ils s’émoussent ou se cassent. / Les cloches des églises font tellement d’efforts de paix / qu’elles deviennent lourdes, comme un pilon qui broie / dans le mortier / des voix lourdes, graves et remuantes. / Et lorsque / le chantre et le muezzin / entonnent leur chant / surgit le cri tranchant : / notre seigneur notre Dieu à tous est un Dieu / un et affûté. »
Mahmoud Darwich, qui a été contraint de quitter son village natal de Birwa, à l’est d’Acre, en 1948 (il a alors 7 ans), pour toute une vie d’exil, ressent lui aussi un amour profond pour sa terre natale et en particulier pour Jérusalem :
« Et que sont Jérusalem et les cités perdues, / Sinon une chamelle chargée d’ardeurs bédouines et menée au pouvoir affamé, […] / Et qu’est Jérusalem, sinon une bouteille de vin et un caisson de tabac ?… / … Mais elle est ma patrie / Et il vous sera difficile de séparer / Le suc des fruits des globules de mon sang / Mais elle est ma patrie […] / Il y a place pour tous, dans la vérité et le sang / Et les tracés de craie ne défont pas les pluies à venir. / Ici est Jérusalem. »
Yehuda Amichaï s’engage dans la brigade juive de l’armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale ; il rejoint ensuite le Palmach (armée de libération juive) durant la guerre d’indépendance de 1948 ; mais malgré cette expérience militaire, le poète israélien restera fondamentalement un homme de paix :
« S’il vous plaît ne jetez plus une seule pierre encore, vous faites remuer ma terre, la sainte, l’entière, l’ouverte terre, vous la remuez vers la mer et la mer ne le veut pas, la mer dit, pas en moi. »
Le poète participera au colloque international de l’UNESCO « La paix, le jour d’après » (Grenade, 8-10 décembre 1993) en compagnie de Yasser Arafat, président du Comité exécutif de l’OLP. Ce non-alignement lui sera d’ailleurs a posteriori reproché.
La poésie du déracinement et de la mort
Mahmoud Darwich a vécu l’exil dans sa chair ; aussi convoque-t-il souvent le déracinement dans ses textes :
« Je suis l’enfant du littoral syrien / Je l’habite, voyageur ou résident parmi les gens de la mer / Mais le mirage me tire à l’Orient, aux Bédouins anciens / Je conduis les chevaux à l’eau / Je tâte le pouls de l’alphabet dans l’écho […] / Je ne connais pas le désert / Mais je lui fais mes adieux : Adieu / Tribu à l’Orient de ma chanson. Adieu / Peuples qui passez mémoire pour ma mémoire / Adieu […] »
Darwich s’exilera d’abord au Liban avec sa famille, puis il reviendra à Nazareth où il effectuera une partie de ses études. En 1970, il quittera de nouveau sa patrie pour Le Caire. Il vivra également en France et aux États-Unis et reviendra vers la fin de sa vie à Ramallah, pour finalement mourir à Houston au Texas.
Darwich comme Amichaï sont constamment confrontés à l’expérience de la mort. Yehuda Amichaï évoque ici les soldats israéliens morts au combat :
« Dans un petit jardin, pas loin de ma maison, il y a une table de marbre avec le nom des soldats morts gravés dessus, écrits clairement et dans l’ordre, l’un après l’autre, comme une liste de locataires à l’entrée d’un immeuble, large et vide. »
De son côté, Mahmoud Darwich compose une élégie à la mémoire de petites filles palestiniennes assassinées à la sortie de l’école :
« En mars, l’année de l’Intifada, la terre / Nous a divulgué ses secrets sanglants. En mars, cinq fillettes sont passées devant les lilas et les fusils. Debout à la porte d’une école primaire, elles se sont enflammées de roses et de thym de pays. […] Les lilas se sont légèrement courbés pour que passent les voix des fillettes […] »
Yehuda Amichaï et Mahmoud Darwich ont été célébrés comme les symboles respectifs d’Israël et de la Palestine ; mais Darwich, qui demeure aujourd’hui l’un des poètes arabes contemporains le plus lu et le plus traduit dans le monde, refusera toujours d’être considéré comme « le poète de la Palestine » : « Je ne voulais pas faire de la poésie de résistance » déclarait-il en décembre 1999 dans la préface du recueil La Terre nous est étroite. Yehuda Amichaï, titulaire du grand prix Israël de poésie en 1982, déclarait quant à lui :
« Comme juif athée, existentialiste taoïste, je ne suis pas bien prédisposé envers les discours théologiques. Toute religion orthodoxe quelle qu’elle soit avec ses commandements autoritaires, fait monter en moi mon anarchisme intérieur. »
Aujourd’hui, Palestiniens et Israéliens vivent encore dans le fracas des bombes et le bruit des sirènes, mais quand sera venu le temps de la trêve, avec l’amorce d’un processus de paix équitable et durable, les poèmes de Darwich et d’Amichaï pourront peut-être encore étancher les larmes des peuples palestinien et israélien.
Notes de l’auteur :
Les poèmes du Yehuda Amichaï sont extraits du recueil en ligne « Yehuda Amichaï, la vigie de Jérusalem».
En janvier 1988, Eglal Errera a publié dans Le Monde Diplomatique, un article intitulé « Les poètes et la guerre au Proche-Orient », dans lequel elle cite Darwich et Amichaï parmi d’autres auteurs proche-orientaux.










