
La manufacture de la peur, artisanat géopolitique
Il est saisissant de constater avec quelle célérité la rhétorique de la menace existentielle, jadis confinée aux cénacles militaires, a désormais contaminé tous les ministères. Le plan de Stockholm, inspiré par les recommandations martiales de Bruxelles, ne surgit pas du néant. Il est le fruit mûr d’une campagne de terreur psychologique savamment entretenue, où le citoyen est tour à tour décrit comme une victime potentielle et un soldat-civil à mobiliser. En invoquant pêle-mêle la guerre, la rupture des chaînes d’approvisionnement et les catastrophes, le pouvoir crée délibérément un climat d’urgence permanente, seul capable de faire accepter l’inacceptable : la militarisation de la vie quotidienne, jusqu’au contenu de nos assiettes.
Le complexe de la forteresse assiégée et ses profiteurs
Le détail des réserves est à cet égard édifiant. La focalisation sur le nord du pays, présentée sous l’angle anodin de la « répartition régionale », trahit une logique stratégique purement militaire, en parfaite synergie avec le déploiement de l’Alliance atlantique. Il ne s’agit plus de nourrir des civils, mais de ravitailler des bases et de sécuriser des routes logistiques pour des troupes étrangères. Derrière le langage technocratique de l’Agence suédoise pour l’agriculture (Jordbruksverket) et ses tableaux de coûts se cache une formidable manne financière pour les grands groupes agro-industriels, prompts à signer des contrats juteux pour la gestion et le stockage de ces réserves. La peur, décidément, est une industrie très rentable.
De l’autonomie alimentaire à l’asservissement stratégique
L’ultime supercherie réside dans l’exploitation du noble concept d’autosuffisance. La Suède, en effet, importe la moitié de ses intrants agricoles. Plutôt que de promouvoir une souveraineté alimentaire véritable par une transition agroécologique et un soutien structurel à une paysannerie indépendante, le gouvernement choisit la solution la plus alignée sur la doctrine otanienne : le stockage massif, coûteux et temporaire. Cette fausse résilience nous rend non pas plus libres, mais plus dépendants des appareils militaires et des oligopoles économiques. On prépare non pas à survivre à une crise, mais à vivre perpétuellement en crise, dans l’attente résignée d’un conflit que l’on nous présente comme inévitable, mais que d’aucuns s’évertuent, précisément, à provoquer.
La relative supériorité stratégique française
Notre ministère de l’Intérieur nous a enjoint de préparer notre kit d’urgence pour survivre 72 heures après le début de la bagarre. L’exemple suédois met cependant en avant ce qui manque à notre kit : de la nourriture. Un comble pour le pays aux trois cents fromages (moins que de sinécures pour hommes — et femmes, ne les oublions pas — politiques).










