Entraîné par les inquiétudes montantes quant à la souveraineté européenne en matière de paiement numérique dans un contexte de tensions avec les États-Unis, le Parlement européen a voté en faveur de la création d’un euro numérique. Les discussions pourront bientôt commencer pour trouver un compromis avec les 27 sur ce projet de loi, qui ne satisfait pas les banques et ne rassure pas les citoyens.
En 2023, la Commission européenne a présenté son texte pour créer un euro numérique. Présenté à ce moment-là comme une réponse aux évolutions des paiements, le projet porté par la BCE avec Christine Lagarde en première ligne, a surtout accumulé les zones d’ombre dès le départ, entre réticences du secteur bancaire européen et risques pour les citoyens. Le texte est resté pendant toute cette période enlisé au Parlement, notamment en raison de craintes liées à la confidentialité des paiements et à la protection de la vie privée.
Les députés votent l’entame des négociations
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a relancé le sujet aussi bien chez les chefs de l’exécutif européen que chez les parlementaires. Les arguments de Bruxelles et de ses institutions ont peu à peu changé. Le discours priorise alors la menace que représenterait une dépendance à des monnaies ou des cryptomonnaies “extra-européennes”, notamment américaines, dans un contexte de dépendance déjà accrue à des systèmes de paiement comme les réseaux MasterCard et Visa ou autres, comme les outils PayPal, Apple Pay ou Google Pay.
Après la fin de la phase préparatoire de l’euro numérique en novembre 2025, le Conseil de l’Union européenne a soutenu à l’unanimité le projet, via un accord de politique générale adopté lors d’une réunion des ministres des Finances. Cet accord a ouvert la voie aux négociations avec le Parlement européen, malgré la réticence des banques, qui remettent en doute l’enthousiasme des consommateurs, s’opposent aux plafonds et jugent le projet complexe et coûteux. En parallèle, certains économistes pressaient les eurodéputés d’adopter rapidement le cadre législatif, voyant l’euro numérique comme un “bouclier stratégique” contre l’hégémonie des stablecoins privés et des paiements extra-européens.
Au début de l’année, les tendances démontraient un intérêt des députés du centre, de la gauche et des libéraux qui semblaient favorables au projet, tandis que les conservateurs, qui se font l’écho des banques et des citoyens sceptiques et inquiets, se sont positionnés plutôt en faveur des crypto-monnaies.
Mais fin juin, la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement a voté en faveur de la création de cette monnaie numérique. La proposition de loi a recueilli 43 voix pour, 14 contre et une abstention. “C’est un jour historique pour l’Europe”, s’était félicitée Aurore Lalucq, députée socialiste française et présidente de la commission. Des députés conservateurs, à l’image de Fernando Navarrete Rojas, ont changé de camp après avoir amendé le texte, notamment en ce qui concerne le cash et la confidentialité.
“Nous renforçons l’accès à l’argent liquide et son acceptation tout en rendant la monnaie de la banque centrale disponible sous forme numérique”, a-t-il indiqué. “L’euro numérique viendra compléter l’argent liquide, et non le remplacer”, avait-il encore affirmé.
Jeudi, les eurodéputés ont approuvé en plénière l’ouverture de négociations avec le Conseil sur cette proposition. “Avec 416 voix pour, 169 contre et 22 abstentions (…) les députés ont décidé jeudi de passer à la prochaine étape de la procédure législative”, lit-on sur le site du Parlement.
“Je vous assure qu’ils mentent”
Sur quoi vont porter ces discussions, qui doivent permettre de trouver un compromis avec les 27 sur le projet de loi ? Les eurodéputés expliquent vouloir garantir un outil de paiement “sécurisé”, “privé” et “gratuit”, utilisable en ligne comme hors-ligne, accepté par les entreprises et dont le plafond doit être limité. Les services comme l’ouverture d’un compte et la détention des fonds devront être gratuits tandis que l’argent liquide, une des sources de préoccupations des opposants de par son caractère anonyme et intraçable, devra rester accessible.
Quant à la confidentialité et le respect de la vie privée, le même Fernando Navarrete Rojas affirme que le “système respecte les normes les plus strictes”. “Certains préfèrent vous effrayer avec un scénario dystopique où l’euro numérique serait utilisé comme un outil de contrôle (…) je vous assure qu’ils mentent, car une majorité au sein de cette assemblée a conçu un système respectant les normes de confidentialité les plus strictes”, a-t-il déclaré.
Ces propos ne peuvent en réalité garantir qu’une éventuelle bonne intention politique des eurodéputés, puisqu’une promesse de confidentialité ne signifie pas une impossibilité technique ou juridique de contrôle. Rappelons que l’euro numérique sera une monnaie émise directement par la BCE, qui sera stockée dans un portefeuille numérique dédié. Cette MNBC est donc programmable.
Une architecture “contrôlable”, par la BCE ou l’UE ou une autre institution européenne, reste, par définition, une architecture qui peut être paramétrée, limitée, surveillée ou modifiée.










