Le groupe Nosoli, propriétaire des enseignes historiques Furet du Nord et Decitre, s’apprête à demander son placement en redressement judiciaire devant le tribunal. Une procédure qui intervient quelques semaines seulement après celle du groupe Gibert, acceptée fin avril par le tribunal de Paris. Deux acteurs majeurs de la librairie physique vacillent dans un secteur déjà sous tension. Avec près de 650 salariés pour Nosoli – 19 magasins Furet du Nord dans les Hauts-de-France et l’Île-de-France, 9 Decitre en Rhône-Alpes et Île-de-France –, cette nouvelle alerte concerne l’un des réseaux les plus implantés du pays.
Les chiffres sont éloquents. Le groupe cumule des déficits persistants : 681 000 euros en 2023, 608 000 en 2024 et 822 000 en 2025 pour Decitre notamment. Le chiffre d’affaires consolidé atteignait 97 millions d’euros au 31 mars 2026, mais la baisse des ventes de livres neufs, confirmée sur les quatre premiers mois de l’année, pèse lourdement. Les responsables évoquent une contraction du marché, des charges fixes en hausse – loyers, énergie, salaires – et des tensions de trésorerie avec des fournisseurs non réglés depuis plusieurs mois. Furet du Nord reste plus solide que Decitre, mais l’ensemble du groupe pâtit d’un environnement difficile.
Le cas Gibert, emblématique du Quartier Latin avec ses références neuves et d’occasion, suit une trajectoire similaire. Le réseau, qui se présente comme le premier libraire indépendant de France, a lui aussi invoqué le déclin du livre neuf pour justifier sa demande de protection. Ces deux dossiers interviennent alors que d’autres librairies indépendantes ou de taille intermédiaire ont déjà connu des fermetures ou des plans de sauvegarde ces dernières années.
Derrière les difficultés techniques se pose une question plus large sur l’évolution du marché du livre en France. La concurrence des plateformes en ligne, des grandes surfaces culturelles et des formats numériques continue de transformer les habitudes de consommation. Les lecteurs plébiscitent parfois les prix bas et la commodité, au détriment du conseil en magasin et de la découverte physique. Pourtant, la loi sur le prix unique du livre, pilier de l’exception culturelle française, visait précisément à protéger la diversité et la prescription humaine face à ces logiques purement commerciales.
Furet du Nord à Lille, Decitre à Lyon ou Gibert à Paris incarnent depuis des décennies des lieux de culture accessibles, d’animation locale et de transmission. Leur fragilisation successive interroge la capacité du secteur à s’adapter sans perdre son âme. Les pouvoirs publics ont multiplié les aides ponctuelles au livre, mais la question reste posée : suffisent-elles face à l’ubérisation des pratiques culturelles et à la promotion croissante des écrans ? La lecture papier, avec son rituel du feuilletage et de la flânerie en rayon, conserve-t-elle une place dans une société qui valorise de plus en plus les contenus courts et immédiats ?
Pour l’heure, le redressement judiciaire permettra à Nosoli, comme à Gibert, d’engager une période d’observation et de restructuration. Reste à savoir si ces enseignes historiques parviendront à retrouver un modèle viable. L’avenir de la librairie française, symbole d’une certaine idée de l’accès au savoir, dépendra en partie de la réponse collective à ces défis. Un sujet qui mérite attention au-delà des seuls indicateurs financiers. Et puis aujourd’hui l’intérêt des États n’est-il pas de faire des idiots ?










