Créé en 1493, le canal de La Brillanne dérive l’eau de la Durance pour irriguer une quarantaine d’exploitations agricoles et 140 particuliers, sur près de 100 kilomètres. Une quinzaine de réseaux comparables se partagent, dans les Alpes-de-Haute-Provence, une réserve tirée du barrage de Serre-Ponçon. En ralentissant l’écoulement vers les nappes, ces canaux entretiennent une agriculture qui peinerait sinon à tenir dans ces terres sèches.
Un reportage de Reporterre décrit la directrice du canal, Emmanuelle Swoboda, veillant jour et nuit à la répartition de l’eau entre les adhérents de ce réseau centenaire, qui relie Villeneuve à Sainte-Tulle en passant par le sud de Manosque. Reconnu d’utilité publique depuis 1807, il fait partie des rares canaux de la région en gestion privée, la plupart des réseaux voisins relevant du statut d’association syndicale autorisée. Cette réserve commune atteint 200 millions de mètres cubes, prélevés une centaine de kilomètres en amont, au barrage de Serre-Ponçon.
Le rôle le plus méconnu de ces ouvrages se joue sous terre. Au canal de Manosque, son président Olivier Girard observe chaque hiver son puits s’assécher quand le réseau s’arrête, avant que la nappe ne remonte dès la remise en eau de mars. À Volx, l’éleveur Valentin Valenzuela, qui irrigue à la gravité, confirme le phénomène. « Nous irriguons environ 80 % de nos parcelles en gravitaire », précise-t-il, avant que cette eau ne s’infiltre jusqu’à ses forages. Noël Piton, ingénieur agronome, reconnaît que ces canaux prélèvent jusqu’à 15 ou 20 % du débit d’une rivière, mais souligne que cette eau nourrit en retour zones humides et nappes plutôt que de se perdre. Thierry Ruf, de l’Institut de recherche pour le développement, ajoute que l’infiltration entretient les milieux humides et la biodiversité, tant que les canaux restent en terre plutôt que bétonnés.
L’urbanisation grignote pourtant ce maillage, entre filets en plastique bloquant l’écoulement, canalisations de gaz sous les emprises et maisons bâties sur le tracé. Le canal de La Brillanne ne compte que trois salariés pour y faire face. Selon Noël Piton, les Alpes-de-Haute-Provence comptaient environ 650 canaux d’irrigation dans les années 1960, contre moins d’une centaine aujourd’hui, faute de bras pour l’entretien. Le modèle de gestion collective explique la survie des derniers réseaux. Les associations syndicales autorisées, statut créé en 1865, obligent tous les propriétaires desservis à contribuer à l’entretien, qu’ils irriguent ou non. C’est cette pratique que l’association Asaig veut faire reconnaître au patrimoine immatériel de l’humanité. D’après le ministère de la Culture, sept pays européens ont obtenu cette inscription de l’Unesco en 2023 sans la France, qui a rejoint l’inventaire national seulement en 2024, première étape avant de demander l’extension du label.









