
Caroline Fourest aime se présenter en rempart contre les fausses informations, les manipulations et les récits douteux. Sur Gaza, elle avait même choisi de faire la leçon à une bonne partie de la profession. Problème : le Conseil de déontologie journalistique et de médiation, le CDJM, vient de rappeler que donner des cours de rigueur ne dispense pas de vérifier ce que l’on raconte.
1. Respecter les faits et le droit que le public a de les connaître constitue le devoir primordial d’un journaliste.
2. Conformément à ce devoir le journaliste défendra, en tout temps, les principes de liberté dans la collecte et la publication honnêtes des informations, ainsi que le droit à un commentaire et à une critique équitables. Il veillera à distinguer clairement l’information du commentaire et de la critique.
3. Le journaliste ne rapportera que des faits dont il connaît l’origine, ne supprimera pas d’informations essentielles et ne falsifiera pas de documents. Il sera prudent dans l’utilisation des propos et documents publiés sur les médias sociaux.
Charte d’éthique mondiale des journalistes de la Fédération Internationale des journalistes.
Dans un avis adopté le 24 mars 2026, le CDJM a déclaré fondée une saisine concernant une chronique de Caroline Fourest diffusée sur LCI, dans l’émission « 24 h Pujadas », le 14 octobre 2025. Le sujet du soir portait sur Gaza, sous le titre « Gaza : la défaite du réel ». Beau titre, d’ailleurs. Dommage que le réel ait fini par déposer réclamation.
Le requérant reprochait à LCI et à Caroline Fourest de ne pas avoir respecté l’exactitude et la véracité sur plusieurs passages. Le CDJM lui a donné raison sur trois points : la présentation du vidéaste palestinien Saleh al-Jafarawi, les critères de l’ONU sur la famine à Gaza, et la manière dont la Cour internationale de justice a été présentée dans le dossier du risque de génocide.
Saleh al-Jafarawi : des accusations reprises avec trop peu de prudence
Premier passage examiné : les propos de Caroline Fourest sur Saleh al-Jafarawi, surnommé Fafo. La chroniqueuse le présente comme un propagandiste, et non comme un journaliste. Sur ce point précis, le CDJM reconnaît qu’elle pouvait défendre cette idée, plusieurs enquêtes ayant déjà décrit Al-Jafarawi comme un influenceur plutôt que comme un journaliste.
Mais le problème n’est pas là. Le CDJM pointe surtout l’utilisation de documents et d’accusations venus de la communication israélienne, sans recul suffisant. La fameuse mosaïque d’images censée montrer Al-Jafarawi dans différents rôles contenait au moins deux photos d’autres personnes. Pas exactement le genre de détail qu’on laisse traîner quand on prétend nettoyer l’espace public des intox.
Le Conseil écrit que Caroline Fourest a manqué de prudence en reprenant des accusations comme « on l’a vu mourir des dizaines de fois » et des documents diffusés par le gouvernement israélien, alors que ces éléments avaient été contredits par des enquêtes. Résultat : grief fondé pour non-respect de l’exactitude.
Famine à Gaza : l’ONU n’avait pas “changé ses critères”
Deuxième point : la famine à Gaza. Dans sa chronique, Caroline Fourest affirme que l’ONU aurait « changé ses critères » pour s’inquiéter d’une famine dans l’enclave palestinienne. Une affirmation lourde, puisqu’elle suggère que l’organisation internationale aurait adapté ses méthodes pour Gaza.
Le CDJM indique pourtant que les critères appliqués n’avaient pas changé. L’un des indicateurs utilisés, le périmètre brachial, sert déjà à mesurer la malnutrition chez les enfants dans d’autres crises humanitaires. Le Conseil estime donc que Caroline Fourest a repris « au premier degré et sans recul » des affirmations du gouvernement israélien déjà signalées comme inexactes par des enquêtes de presse.
Là encore, le grief est jugé fondé. Pour une chronique censée dénoncer les approximations des autres, l’ironie a presque fait le montage toute seule.
Cour internationale de justice : une présentation jugée incomplète
Troisième volet : la Cour internationale de justice. Caroline Fourest avait raison sur un point : la CIJ n’a pas déclaré qu’un génocide était établi à Gaza. Le CDJM le rappelle clairement.
Mais le Conseil reproche à la chroniqueuse d’avoir présenté de manière trop réductrice les raisons pour lesquelles la CIJ a appelé Israël à prévenir un risque de génocide. Selon Caroline Fourest, la Cour se serait surtout appuyée sur les déclarations de deux ministres israéliens d’extrême droite. Le CDJM répond que c’est incomplet : la CIJ s’est aussi fondée sur d’autres déclarations de hauts responsables israéliens et sur la « situation humanitaire catastrophique » dans la bande de Gaza.
Le Conseil estime qu’en réduisant les bases de la décision de la CIJ à quelques propos extrémistes et à une rapporteure de l’ONU présentée comme militante, Caroline Fourest a donné une information parcellaire, donc inexacte. Troisième grief fondé.
LCI et Caroline Fourest n’ont pas répondu au CDJM
Autre élément notable : le CDJM indique avoir contacté LCI, David Pujadas et Caroline Fourest le 19 décembre 2025 afin de recueillir leurs observations. À la date du 24 mars 2026, aucune réponse ne lui était parvenue.
C’est toujours pratique de parler de vérité à l’antenne. C’est visiblement moins urgent quand l’instance de déontologie demande quelques explications.
Une chronique d’opinion, mais pas hors des règles
Le CDJM rappelle un principe simple : une chronique d’opinion reste soumise à la déontologie journalistique. Caroline Fourest a évidemment le droit d’avoir un parti pris. Elle peut défendre une lecture politique, critiquer d’autres médias, contester certains mots, s’agacer de certains récits. Mais cela ne l’autorise pas à présenter des éléments inexacts comme des faits solides.
Le Conseil résume sa décision sans détour : « l’obligation déontologique de respect de l’exactitude et de la véracité a été enfreinte par LCI » pour les trois points examinés. La saisine est donc déclarée fondée, par consensus.
Une discrétion médiatique assez confortable
On peut parier qu’une telle décision aurait fait davantage de bruit si elle avait visé un journaliste indépendant, un média classé “dissident” ou une voix moins installée dans le paysage audiovisuel. Là, l’affaire circule surtout dans quelques espaces, pendant que les grandes machines à indignation restent plutôt calmes.
Caroline Fourest, souvent prompte à distribuer les bons et les mauvais points en matière de désinformation, se retrouve donc rappelée à l’ordre sur l’exactitude de ses propres propos. Ce n’est pas une condamnation judiciaire. Ce n’est pas non plus un détail anodin. C’est un avis déontologique clair, sur un sujet grave, dans une chronique qui prétendait précisément corriger les erreurs des autres.
La morale est simple : avant de partir à la chasse aux fausses informations avec tambours et trompettes, mieux vaut vérifier que l’on n’en transporte pas soi-même dans le sac.










