À Bouleuse, petit village proche de Reims, une parcelle détonne au milieu des champs grillés. Pas une goutte de pluie depuis deux mois et demi, et pourtant des fleurs violettes et jaunes, couvertes d’abeilles en plein mois d’août. Arnaud Billet y a semé de la luzerne et du lotier, deux légumineuses capables d’aller chercher l’eau en profondeur. “Certains pieds de luzerne peuvent aller chercher l’eau jusqu’à 12 mètres”, explique l’agriculteur au micro d’ICI Champagne-Ardenne.
Converti depuis douze ans à l’agriculture de conservation après des débuts en conventionnel, il a semé ses légumineuses dans le sol même du blé récolté un mois plus tôt. Le principe : couvrir la terre, la régénérer, et offrir au passage un garde-manger aux vingt ruches installées sur place. Car la canicule frappe les abeilles deux fois. Les plantes assoiffées ne produisent plus de nectar, et les butineuses épuisent leur énergie à rafraîchir la ruche au lieu de faire du miel. Les récoltes ont chuté d’environ 30 % depuis le début de l’été, selon InterApi.
Mais le mal des abeilles ne date pas des canicules. En 1995, 5 % des colonies disparaissaient chaque année en France. Aujourd’hui, on tourne autour de 30 %, selon l’UNAF, qui pointe au premier chef les néonicotinoïdes, ces insecticides qui désorientent et affaiblissent les butineuses. Interdits en 2018, réautorisés par dérogation pour la betterave en 2021 et 2022. La cohérence attendra.
Et puis il y a un tabou, l’intensif existe aussi chez les apiculteurs. Transhumances à répétition qui épuisent les colonies, nourrissement au sirop de sucre pour compenser un miel prélevé jusqu’à la dernière goutte, reines sélectionnées et remplacées à la chaîne. Des pratiques qui bousculent les cycles naturels de l’insecte et fabriquent des abeilles moins résistantes face au varroa, aux virus, aux pesticides justement. Une parcelle fleurie dans la Marne, oui, mais tant qu’on traitera l’abeille en outil de production plutôt qu’en être vivant avec ses rythmes, les oasis resteront des exceptions dans un désert que nous avons nous-mêmes semé.










