
À l’origine de cette fouille nationale, il y a l’affaire Lyhanna. Avant le viol et le meurtre de la fillette, le principal suspect avait déjà fait l’objet de plaintes et de signalements. Il était pourtant resté libre. Après le drame, le ministère de la Justice a ordonné un réexamen dans 37 juridictions. Au total, 85 047 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs ont été recensées.
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Des centaines de procédures devenues fantômes
À Nîmes, les magistrats ont découvert 1 275 procédures « fantômes » : 875 dans les services de police et 400 dans ceux de la gendarmerie. Caen en comptait 905. À Agen, « un nombre important de procédures en cours dans les services d’enquête n’avaient donné lieu à aucune information du parquet ».
Le transfert de dossiers entre unités, effectué sans avertir le parquet local, est qualifié de « pratique trop largement dévoyée ». Cette organisation rendrait le suivi « complexe, voire impossible ». À Bourges, une quinzaine de procédures ont été « purement et simplement perdues ». À Ajaccio, certaines plaintes n’avaient pas été immédiatement signalées au parquet, contrairement aux obligations prévues.
La situation devient franchement sordide à Bordeaux, où un réserviste réalisait par téléphone des auditions d’enfants de moins de 10 ans. À Besançon, la note signale des auditions « mal faites », avec des questions fermées et des « observations déplacées ». À Paris, une « part significative » des dossiers examinés avait donné lieu à des investigations très insuffisantes, parfois à aucune.
Un logiciel à 260 millions d’euros toujours inutilisable
La machine administrative possède aussi son monument. Une nouvelle version du logiciel utilisé par les enquêteurs est préparée depuis 2016. Près de 260 millions d’euros plus tard, elle ne serait toujours pas viable. Dans le sujet consacré à cette note, des représentants de la magistrature et de la gendarmerie décrivent des outils obsolètes, parfois incapables de produire simplement une procédure au format PDF.
Au Mans, six enquêteurs doivent se partager quelque 4 000 procédures liées à la protection des familles. Ailleurs, chacun peut avoir entre 180 et 200 dossiers à traiter. Le manque d’effectifs est réel. Il n’explique toutefois ni les plaintes perdues, ni les auditions bâclées, ni l’absence totale d’investigations dans certains dossiers.
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Darmanin reçoit le bilan de ses propres années à l’Intérieur
Le tableau est politiquement embarrassant. Gérald Darmanin, aujourd’hui ministre de la Justice, a dirigé le ministère de l’Intérieur de 2020 à 2024. Il transmet donc désormais à Laurent Nuñez l’inventaire d’un système policier qu’il a longtemps administré. La réforme de la police judiciaire menée sous son autorité avait pourtant été contestée par des magistrats et des enquêteurs.
Laurent Nuñez, lui, regrette une « fuite prématurée » et rappelle qu’il s’agit d’un document encore en cours d’expertise. Le problème le plus urgent serait donc la date de publication du courrier. Pour les enfants dont les plaintes ont disparu, l’administration avait visiblement moins de problèmes avec les retards.
Jacques Thomet, auteur du livre Les Prédateurs, affirme avoir signalé au garde des Sceaux plusieurs dossiers restés sans réponse. Il estime que les mots administratifs — « priorisation incertaine », enquêtes « en déshérence », investissement « parfois insuffisant » — servent surtout à éviter des termes moins confortables : abandon, négligence et responsabilité politique.
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Après cinq semaines de réexamen, le ministère annonçait 1 350 informations judiciaires ouvertes et 675 personnes incarcérées. Les chiffres ont enfin bougé. Il aura simplement fallu la mort d’une enfant pour que la République retrouve la clé de ses armoires.










