En Grèce, comme ailleurs en Europe avec la dermatose nodulaire contagieuse (DNC ou LSD) des bovins en 2025-2026, la gestion des épizooties soulève de vives controverses. La rigidité des politiques européennes d’« éradication immédiate » (stamping-out par abattage massif) est-elle vraiment adaptée aux réalités des petits élevages, des races locales et des territoires insulaires ? L’épidémie de fièvre aphteuse (FMD) qui frappe l’île de Lesbos depuis mars 2026 en offre un cas emblématique. Des milliers d’animaux ont déjà été abattus, menaçant une race ovine millénaire irremplaçable et l’économie locale.
Face à cela, des professeurs d’université et des éleveurs montent au créneau pour réclamer une stratégie moderne : la vaccination DIVA (« Differentiating Infected from Vaccinated Animals »), plus respectueuse de la biodiversité et des communautés.
Ce qui s’est passé à Lesbos
L’épidémie de fièvre aphteuse a été détectée mi-mars 2026 sur l’île de Lesbos, proche de la Turquie, zone endémique. Très contagieuse, la maladie touche bovins, ovins et caprins mais présente une faible mortalité chez les adultes (surtout des pertes de production laitière). Pourtant, les autorités grecques, soucieuses de préserver le statut « indemne » de la Grèce pour les exportations (notamment de feta), ont opté pour l’abattage massif : entre 8 000 et 10 000 animaux (principalement des brebis et chèvres) ont déjà été éliminés dans les troupeaux des 3 000 familles d’éleveurs de l’île.

Des mesures strictes de confinement, d’interdiction de mouvement et de biosécurité ont été imposées, paralysant l’activité locale.

Or, la race ovine de Lesbos n’est pas une simple « unité de production ». Issue de siècles d’adaptation au milieu insulaire du Nord de l’Égée, elle possède une queue grasse (voir plus bas) qui lui confère une exceptionnelle résilience face à la sécheresse, à la pauvreté des pâturages et au climat extrême. Elle produit des fromages AOP de haute qualité (Ladotyri, Kasseri, Feta) et constitue le pilier économique et social de l’île : elle freine la désertification rurale, maintient les jeunes sur place et soutient tout un tissu artisanal (fromageries, commerce).

L’intervention décisive des professeurs d’université
Devant cette « impasse de l’abattage massif », cinq scientifiques de renom – dont des professeurs du Département des Sciences Animales de l’Université Agronomique d’Athènes et un biostatisticien de l’Université d’Économie d’Athènes – ont publié le 24 avril 2026 un Mémorandum d’intervention (traduction complète en annexe 1) retentissant. Ils y soulignent le caractère stratégique de la race de Lesbos comme « ressource génétique nationale irremplaçable » et appellent à adopter immédiatement une stratégie « vaccinate-to-live » (vacciner pour vivre) à base de vaccins DIVA.

Résumé des arguments principaux :
- La race de Lesbos est un « bastion biologique » pour la sécurité alimentaire grecque face au changement climatique : sa perte serait irréversible.
- L’abattage massif (déjà 10 000 animaux) risque l’érosion génétique et la ruine des 3 000 familles d’éleveurs, avec des conséquences sociales dramatiques (dépeuplement, abandon des zones défavorisées).
- Les expériences internationales (Royaume-Uni 2001, Chypre, etc.) montrent que la vaccination combinée à une surveillance ciblée et à des abattages sélectifs est plus efficace, moins coûteuse à long terme et mieux acceptée par la population.
- Les vaccins DIVA permettent de distinguer animaux vaccinés et infectés (via protéines non structurales), respectent le nouveau droit européen de la santé animale qui autorise des dérogations pour préserver la diversité génétique (Règlement UE 2020/687 modifié par UE 2023/751 – article 13-2-c qui permet une dérogation à l’abattage pour les animaux officiellement enregistrés au préalable en tant que races rares et sous réserve que les conditions de biosécurité soient remplies), et raccourcissent les restrictions commerciales après l’épisode.
- L’isolement géographique de Lesbos en fait un terrain idéal pour une zone de sécurité vaccinale.
Ils proposent concrètement : reconnaissance institutionnelle du statut protégé de la race, vaccination DIVA ciblée dans les zones à risque, renforcement de la surveillance (tests NSP), et indemnisations complètes et immédiates pour les éleveurs.

Les professeurs Grecs s’appuient sur une interprétation large des possibilités offertes par les articles 12-4-b et 13-2-c du règlement UE 2020/687 (modifié par UE 2023/751, version consolidée de 2023). La vaccination (DIVA ou non) n’est pas la base juridique de la dérogation à l’abattage possible d’après l’article 13-2-c (races rares). L’article 12-4-b concerne le report de l’abattage des animaux qui y sont de toute manière condamné car appartenant à un foyer confirmé (qu’ils soient vaccinés DIVA ou non, ils seront abattus). Réglementairement, leur position n’est pas infondée, mais elle reste exceptionnelle et soumise à l’accord de l’autorité compétente et de la Commission Européenne.
La demande d’AKKEL : l’Europe encourage la vaccination, la Grèce s’entête
Le 4 mai 2026, l’Agricultural and Livestock Party of Greece (ΑΚΚΕΛ) a publié un communiqué virulent. Il s’appuie sur la récente résolution du Parlement européen (rapport Fidanza A10-0088/2026 du 30 avril) qui marque un tournant : priorité à la vaccination, aux banques d’antigènes, à la biosécurité et à la compensation des éleveurs plutôt qu’à l’abattage systématique.

AKKEL accuse le gouvernement grec de s’éloigner de la ligne européenne (EFSA et DG SANTE), de sous-estimer les vaccins européens et de privilégier le statut « indemne » pour protéger les exportations de feta au détriment des éleveurs. Le parti dénonce une « génocide barbare » de centaines de milliers d’animaux (dans le cadre plus large des épizooties) et réclame un alignement rapide sur la science et l’Europe.
Un parallèle avec la France et l’Europe : la DNC comme miroir
Ce débat grec fait écho à la gestion de la DNC en France, en Italie et en Espagne en 2025-2026. Comme le souligne le rapport de la spécialiste Hélène Banoun, ancienne chercheuse à l’INSERM, la Grèce sert souvent de « laboratoire européen » : les règles sanitaires de l’UE protègent avant tout les grands intérêts agro-industriels et le commerce, au détriment des petits éleveurs et de la biodiversité locale.

En France, des voix (notamment le rapport de l’association Bonsens.org) critiquent le modèle israélien imposé, inadapté à nos montagnes, et questionnent l’exigence et l’imposition du « 100 % » (vaccination ou abattage) quand 95 % sont déterminés comme le seuil suffisant par les autorités européennes. De plus le modèle israélien datant de 2016 (calibré sur l’épidémie israélienne de 2012-2013) ne prend pas en considération l’aspect de la gestion des vecteurs. Or, des modèles plus récents (mécanistiques host-vecteur de type SEIR-SI ou SLIQR-SL) évaluent cette gestion des vecteurs (réduction de la densité et de l’activité des insectes via mesures environnementales) comme pouvant être aussi importante que la vaccination elle-même. Alors la question se pose : pourquoi exiger l’éradication totale au prix de pertes économiques et génétiques colossales, plutôt qu’une approche proportionnée, flexible et scientifiquement étayée ?
La crise de Lesbos rappelle que la santé animale ne doit pas se résumer à une logique comptable de « statut indemne ». La préservation des races locales résilientes, des territoires et des communautés rurales mérite une véritable concertation démocratique entre science, éleveurs et pouvoirs publics. L’heure n’est-elle pas venue, en Grèce comme en Europe, de passer d’une politique punitive à une stratégie intelligente et humaine ?
(1) Annexe – traduction du rapport des professeurs d’Université en Grèce
Objet : Importance du mouton de Lesbos en tant que ressource génétique animale critique – Nécessité d’adopter une stratégie de vaccination DIVA contre la fièvre aphteuse
Moutons de Lesbos : une ressource nationale inestimable d’importance stratégique
La brebis de Lesbos ne constitue pas simplement une unité productive du secteur primaire, mais plutôt une ressource génétique animale indigène de grande valeur, résultat de siècles d’évolution et d’adaptation à l’écosystème unique de la mer Égée du Nord. Sa singularité génétique, dont la caractéristique dominante est le dépôt de graisse dans la queue, confère une capacité unique de flexibilité métabolique, lui permettant de survivre et de performer dans des conditions de pression environnementale extrême. À un moment historique critique, où la crise climatique met en avant la nécessité de systèmes de production résilients et à faible intrant, la race de Lesbos fonctionne comme un « bastion biologique » pour l’élevage grec, garantissant la sécurité alimentaire future. Sa contribution à la chaîne alimentaire par la production de produits laitiers AOP de haute qualité (Ladotyri, Kasseri, Feta), combinée à son rôle dans le maintien du tissu social et économique de Lesbos, rend sa protection et sa conservation impératives. La perte potentielle de ce matériel génétique signifierait la disparition irréversible d’un atout biologique qui ne peut être reproduit artificiellement ni remplacé par des races importées dépourvues de la résilience nécessaire.
L’élevage ovin à Lesbos : un pilier de la cohésion sociale
Au-delà de la valeur génétique et productive de la race ovine de Lesbos, l’élevage ovin sur l’île constitue une pierre angulaire de la cohésion sociale, culturelle et économique des communautés locales. C’est une activité profondément enracinée, transmise de génération en génération, formant un mode de vie distinct intrinsèquement lié à l’environnement naturel et à l’identité culturelle de Lesbos. L’existence de milliers d’exploitations ovines familiales et l’engagement des jeunes agissent comme une barrière contre la dépopulation rurale, le déclin démographique et l’abandon des zones défavorisées. Parallèlement, l’élevage ovin soutient un réseau plus large d’activités économiques locales, incluant la transformation, la fabrication de fromage et le commerce, contribuant de manière décisive à la cohésion sociale. Dans cette perspective, la perte du capital animal ne signifie pas seulement un dommage économique temporaire, mais constitue une menace existentielle pour la durabilité des communautés insulaires, conduisant à l’abandon permanent de l’activité et à une perturbation irréversible du tissu social.
L’impasse de l’abattage massif (éradication)
La mise en œuvre de l’abattage massif comme seule stratégie de contrôle de la fièvre aphteuse a déjà entraîné des pertes importantes de bétail (10 000 animaux). La forte densité spatiale des exploitations agricoles, en particulier dans la partie nord-ouest de l’île, soulève des doutes quant à son efficacité. De plus, son application dans des populations fermées et géographiquement contraintes comme celle de Lesbos comporte un risque d’érosion génétique dû à une réduction drastique de la population. Pour les 3 000 familles d’éleveurs de l’île, la destruction de leurs troupeaux ne représente pas une simple perte économique, mais la cessation définitive de leur activité professionnelle et la rupture violente de l’économie locale. Tout ce qui précède indique la nécessité de reconsidérer la stratégie de contrôle de la maladie maladie appliquée sur l’île, en tenant compte de l’expérience préalable d’autres pays. En Grande-Bretagne, lors de l’épidémie de 2001, des études (Keeling et al., 2001 ; Tildesley et al., 2006) ont montré que la dépendance exclusive à l’abattage massif n’était pas nécessairement la stratégie optimale, entraînant d’importantes pertes de bétail (6,5 millions d’animaux), de graves impacts socio-économiques et de vives critiques concernant sa proportionnalité et sa durabilité (Haydon et al., 2004). Des études épidémiologiques à l’international indiquent que la vaccination, combinée à la surveillance et à l’abattage sélectif, peut réduire significativement à la fois la propagation et la durée des épidémies (par exemple Backer et al., 2012 ; Pesciaroli et al., 2025 ; Roche et al., 2015). Par conséquent, dans les zones d’élevage à haute densité telles que Lesbos, l’approche « vacciner pour vivre » apparaît comme un outil clé pour contrôler la propagation de la maladie, réduisant significativement l’abattage massif, atténuant les impacts sur les agriculteurs et la société, et augmentant l’acceptation des mesures de contrôle. Chypre a déjà mis en œuvre la vaccination dans le but de contrôler les épidémies. Cependant, une vaccination efficace nécessite une détermination précise de paramètres critiques tels que le moment, la couverture et le déploiement spatial. Pour cette raison, une analyse immédiate des données épidémiologiques disponibles par des épidémiologistes experts en collaboration avec les services vétérinaires et les parties prenantes locales est essentielle pour définir le schéma de vaccination optimal.
Vaccination DIVA : une solution scientifique moderne
Dans ce contexte, la vaccination ciblée utilisant des vaccins DIVA (Différenciation des Animaux Infectés des Animaux Vaccinés) devient nécessaire. Cette approche permet une immunoprotection efficace tout en maintenant la capacité de surveillance épidémiologique et de différenciation entre les animaux infectés et vaccinés grâce à la détection des protéines non structurales (NSP) (Foord et al., 2007). Cette stratégie est pleinement conforme à la nouvelle loi européenne sur la santé animale (Règlement UE 2016/429), qui permet une approche plus flexible et préventive. Le règlement reconnaît que l’abattage massif peut être remplacé ou complété par des stratégies alternatives telles que la vaccination, en particulier lorsque la survie de races rares ou la préservation de la diversité génétique est en jeu. Au-delà des coûts génétiques, le fardeau financier pour l’État en matière d’indemnisation et de reconstruction du cheptel est disproportionnellement élevé. L’investissement dans la vaccination et la différenciation en laboratoire basée sur DIVA est plus rentable à long terme, prévenant l’effondrement des économies locales et la perte permanente des unités de production (Pesciaroli et al., 2025).
L’isolement géographique de Lesbos facilite le contrôle des mouvements et l’établissement d’une « zone de sécurité » contrôlée, faisant de l’île un cadre idéal pour la mise en œuvre de la stratégie « vacciner pour vivre » (Barnett et al., 2015). Après l’épidémie, la capacité des vaccins DIVA à distinguer l’infection naturelle de la vaccination peut réduire significativement les périodes de restrictions commerciales et accélérer le retour à la normale.
Propositions et mesures
En tenant compte de tout ce qui précède, les propositions suivantes sont faites :
- Reconnaissance institutionnelle du statut spécial : Désignation immédiate du mouton de Lesbos en tant que « ressource génétique nationale protégée en danger », permettant l’activation de dérogations aux protocoles d’abattage massif.
- Mise en œuvre de la stratégie « vacciner pour vivre » : vaccination DIVA ciblée immédiate dans les zones à haut risque, combinée à un abattage sélectif, visant à établir une immunité barrière qui empêche la propagation du virus et la perte massive d’animaux d’élevage précieux. Cette stratégie doit être conçue en collaboration avec des experts en épidémiologie.
- Renforcement des infrastructures de surveillance : Mise en place d’un système de surveillance spécialisé sur l’île, avec une capacité de diagnostic en laboratoire NSP, un enregistrement et un suivi en temps réel, et une différenciation claire entre les animaux vaccinés et infectés.
- Protection socioéconomique : Fourniture d’une compensation complète et immédiate à la valeur de remplacement pour les pertes inévitables de bétail, couvrant les coûts de reconstruction et les pertes de revenus afin de prévenir l’abandon massif de la profession.
Conclusion
La protection du mouton de Lesbos n’est pas seulement une question de santé animale, mais un choix stratégique pour préserver les ressources génétiques, la sécurité alimentaire et la résilience du secteur primaire du pays. Les preuves scientifiques disponibles soutiennent clairement la transition vers une stratégie combinée incluant la vaccination DIVA. La question cruciale maintenant est la décision politique opportune pour sa mise en œuvre.
Signataires
- Kominakis (Professeur de génétique animale, Département des sciences animales, Université agricole d’Athènes) – Conseiller scientifique de la Coopérative agricole d’élevage de Skalochori et de l’Association des éleveurs de moutons de Lesbos
- Simitzis (Maître de conférences en production animale, éthologie et bien-être, Département des sciences animales, Université agricole d’Athènes) – Conseiller scientifique des coopératives de Parakila et Agia Paraskevi
- Hager (Maître de conférences en technologie génique chez les animaux d’élevage, Département des sciences animales, Université agricole d’Athènes) – Coordinateur scientifique de l’Action 4 (génotypage)
- Christodoulopoulos (Professeur de santé animale, Département des sciences animales, Université agricole d’Athènes)
- Demiris (Maître de conférences en biostatistique, Département de statistique, Université d’économie et de commerce d’Athènes)
Références
Backer et al., 2012. Vaccination contre la fièvre aphteuse I : Conséquences épidémiologiques. Prev. Vet. Med. 107, 27–40.
Barnett et al., 2015. Revue du statut de récupération des pays selon l’OIE utilisant les politiques de réponse à la fièvre aphteuse Vacciner pour vivre versus Vacciner pour mourir I : Avantages des vaccins à plus haute puissance et des systèmes de test NSP DIVATest associés dans la surveillance post-épidémique. Transbound. Emerg. Dis.
Foord et al., 2007. Production et application d’anticorps recombinants contre la protéine non structurale 3ABC du virus de la fièvre aphteuse. J. Immunol. Methods 321, 142–151.
Haydon et al., 2004. L’épidémie de fièvre aphteuse au Royaume-Uni – Les conséquences. Nature Reviews. Microbiology.2. 675-81. 10.1038/nrmicro960.
Keeling et al., 2003. Modélisation des stratégies de vaccination contre la fièvre aphteuse. Nature. 421. 136- 42.10.1038/nature01343.
Pesciaroli et al., 2025. Modélisation de la propagation de la fièvre aphteuse dans différents environnements d’élevage en Italie pour évaluer le rapport coût-efficacité des stratégies de contrôle potentielles. Animals 15
Roche et al., 2015. Évaluation des stratégies de vaccination pour contrôler la fièvre aphteuse : une étude comparative de modèles. Epidemiol. Infect. 143, 1256–1275.
Tildesley et al., 2006. Stratégies optimales de vaccination réactive pour une épidémie de fièvre aphteuse au Royaume-Uni. Nature440, 83–86 (2006). https://doi.org/10.1038/nature04324.1










