Le 28 décembre 2025, Le Figaro publie dans sa rubrique « Santé publique » un article intitulé « Aux États-Unis, un an de charge antivax par le ministre de la Santé Robert Kennedy Jr ». Signé par une certaine Bénédicte Lutaud et présenté comme un « décryptage », ce texte dénonce une supposée « offensive antivaccinale » menée par Robert F. Kennedy Jr., secrétaire à la Santé et aux Services sociaux (HHS) sous la seconde administration Trump. À l’examen approfondi, cet article illustre en réalité les dérives d’une propagande institutionnelle déguisée en journalisme, qui privilégie un narratif alarmiste et unilatéral au détriment de l’équilibre, de la contextualisation, de la science et de la déontologie.
Bénédicte Lutaud est une autrice chevronnée au Figaro, spécialisée dans l’actualité religieuse, l’Église catholique et le Vatican. Elle a couvert le pape François pendant de longues années et publié un ouvrage sur les femmes influentes auprès des papes (Femmes de papes, 2021). Son parcours professionnel ne fait apparaître aucune formation ni expertise spécifique en santé publique, en épidémiologie ou en sciences médicales. Traiter un sujet aussi technique que les réformes vaccinales et les restructurations des agences fédérales américaines exige pourtant une rigueur particulière, surtout dans une rubrique censée relater des faits de manière objective, plutôt que des opinions.
Pour donner une impression d’objectivité, l’article rapporte des éléments factuels confirmés par de multiples sources, dont le CDC américain. Il évoque la restructuration du comité consultatif ACIP en juin 2025 (remplacement des 17 membres par des experts comme Martin Kulldorff ou Robert Malone), les modifications des recommandations sur le vaccin combiné RORV et l’hépatite B à la naissance, l’arrêt des financements fédéraux pour les vaccins ARNm contre les virus respiratoires, et la résurgence de la rougeole avec environ 2 012 cas confirmés et 3 décès aux États-Unis en 2025 – le pire bilan depuis des décennies. Ces « faits » mettent en lumière des risques sanitaires réels, qui seraient liés, d’après elle, à une érosion de la couverture vaccinale. Lutaud n’évoque cependant pas qu’au Canada, il a été observé une résurgence des cas de rougeole (5000 en 2025 vs 150 en 2024) sans aucun changement de couverture vaccinale.
Ces éléments sont toutefois présentés de manière unilatérale, contribuant activement à une pollution informationnelle et à une forme de désinformation par omission. L’autrice qualifie systématiquement ces mesures d’« offensive antivaccinale », de « double discours » ou de nominations d’« antivax notoires », sans explorer les bases factuelles et justifications avancées par l’administration Trump.
RFK Jr. et ses collaborateurs défendent ces réformes comme une réponse à une crise de confiance massive envers les institutions sanitaires, aggravée par la gestion de la pandémie de Covid-19. Le programme Make America Healthy Again (MAHA), lancé par décret exécutif en février 2025, vise à combattre l’épidémie de maladies chroniques (obésité, autisme, cancers) par la prévention, une alimentation saine, la transparence scientifique et la réduction des conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique au sein des institutions.

Lutaud omet aussi d’évoquer la reconnaissance de la maladie de Lyme chronique par RFK jr. et une équipe de scientifiques, marquant ainsi une avancée pour les patients souffrant de cette maladie souvent en déshérence médicale.

Un autre décret, promulgué en mai 2025 sous la direction du professeur de Stanford Jay Bhattacharya au NIH, impose des standards de « science de référence » : reproductibilité des études, absence de biais et essais cliniques rigoureux. Il est important de rappeler que dans leurs présentations au Sénat, Robert Kennedy Jr. et Jay Bhattacharya ont établi que les vaccins infantiles n’avaient jamais fait l’objet d’essai clinique randomisé contre placebo, ces essais étant considérés comme le niveau de preuve le plus élevé. Ils demandent donc que les vaccins remplissent les mêmes conditions de sécurité que les autres produits pharmaceutiques en leur appliquant les mêmes standards.

Aucune de ces explications n’est mentionnée dans l’article. RFK Jr., le Pr Bhattacharya, le Pr Kulldorff ou le Pr Malone, les autres experts mis indirectement en cause dans l’article n’ont pas été sollicités pour un commentaire. Les experts cités par l’autrice, comme Dominique Costagliola (Inserm, directrice de recherche à la retraite) et Daniel Floret (professeur émérite en vaccinologie), défendent le consensus vaccinal majoritaire. Pourtant, Dominique Costagliola a fait l’objet, en septembre 2025, d’une demande formelle de retrait de sa mission d’expertise indépendante sur la lutte contre la désinformation en santé, formulée par l’association BonSens.org pour conflits d’intérêts présumés. Le ministère de la Santé n’ayant pas répondu dans le délai légal de deux mois prévu par le droit administratif français, cette absence de réponse équivaut à une décision tacite d’acceptation du retrait – et donc de la fin de sa mission. Pourquoi la journaliste omet-elle cette controverse récente, qui questionne directement la neutralité et l’impartialité d’une de ses sources principales ?

Daniel Floret, quant à lui, est professeur émérite à l’université Claude Bernard Lyon 1. Cette même université a été au centre d’une affaire majeure jetant le discrédit sur l’intégrité scientifique française : l’étude Pradelle-Lega, publiée en janvier 2024 et pilotée par le Pr Jean-Christophe Lega (chercheur à Lyon 1), accusait l’hydroxychloroquine d’avoir causé près de 17 000 décès lors de la première vague Covid. Accusée de faute méthodologique grave (utilisation biaisée de données, exclusion sélective d’informations contraires, recours à des doses toxiques issues de l’étude RECOVERY), cette publication a été rétractée en août 2024. Daniel Floret a collaboré de manière proche avec Jean-Christophe Lega au sein du milieu réglementaire national (HAS) et académique lyonnais. Il est donc surprenant que Lutaud interroge seulement un expert connu pour avoir critiqué les réformes américaines sur la transparence scientifique sans donner par exemple la parole au Pr Christian Perronne, qui a lui-même collaboré avec le Pr Floret au sein de la HAS afin de fournir une parole équilibrée. Rappelons que le Pr Perronne, ayant écrit la préface de l’édition française du livre de Robert Kennedy Jr. (The Real Anthony Fauci), y écrivait « ne pas être d’accord avec tout ce qu’il disait sur les vaccins », présentait l’avantage marqué d’avoir lu l’ouvrage de Kennedy et donc de s’être familiarisé avec ses analyses.
Ce déséquilibre viole les principes fondamentaux de la déontologie journalistique, tels qu’ils ont été définis par la charte de Munich : recherche de la vérité, équilibre des sources, vérification des informations et séparation claire entre faits et opinions. Publié hors rubrique « Opinion », l’article crée une illusion d’objectivité absolue, alors que son ton alarmiste (« charge antivax », « conseils irresponsables et délibérément trompeurs ») en fait un texte engagé, contribuant à propager un narratif partial sous couvert d’information fiable.
Ironiquement, ce type de pratique unilatérale et sélective s’inscrit dans le contexte des initiatives récentes d’Emmanuel Macron pour « labelliser » les médias fiables, via la Journalism Trust Initiative (JTI) de Reporters sans frontières (RSF), soutenue depuis novembre 2025 et issue des États généraux de l’information. Ce projet vise à certifier les médias respectant « l’éthique journalistique » selon 130 indicateurs, en favorisant leur visibilité sur les plateformes numériques tout en reléguant les autres. Critiqué comme un potentiel « Ministère de la Vérité » ou une censure déguisée (liée également à la Déclaration de Paris d’octobre 2025 sur l’information comme bien public),
il illustre précisément le risque que des articles comme celui de Bénédicte Lutaud
pourraient un jour être estampillés « fiables » par un tel système,
tandis que les voix critiques seraient marginalisées.
Dans un contexte de défiance généralisée – 81 % des Français rejettent la campagne de vaccination Covid de 2025, 74 % se méfient du gouvernement et 64 % des médias traditionnels selon des sondages récents –, une telle approche unilatérale alimente la « pollution informationnelle ». Elle polarise le débat au lieu d’informer et renforce le cercle vicieux de la méfiance qu’elle dénonce implicitement. Bénédicte Lutaud contactée par France-Soir n’était pas disponible pour répondre aux questions.
Les réformes de RFK Jr. sont controversées et coïncident avec une résurgence préoccupante de la rougeole. Les caricaturer sans nuance, sans voix contradictoire, sans contexte de transparence ou de prévention des maladies chroniques, et en s’appuyant sur des experts eux-mêmes controversés sans le signaler, ne relève pas du journalisme équilibré. C’est de la propagande institutionnelle déguisée, qui contribue à expliquer pourquoi une part croissante des citoyens, en France comme aux États-Unis, se détourne des médias traditionnels.
Pour une information complète, il convient de croiser les sources, autant les sites officiels du HHS et du NIH pour les justifications, le CDC ou les médias réellement indépendants pour les critiques sanitaires, et des études indépendantes pour les faits scientifiques.
Le débat sur la santé publique mérite mieux qu’un décryptage partisan à sens unique.
France-Soir est le seul média français à avoir interviewé Robert Kennedy Jr., Pr Jay Bhattacharya, Pr Martin Kulldorff, Robert Malone, Sen Ron Johnson et bien d’autres personnalités – le tour du monde en plus de 100 interviews.
Questions posées à Bénédicte Lutaud :
Suite à votre article paru dans Le Figaro et repris par Le Soir sur Kennedy Jr., je prépare un article en réponse. Je me permets donc les questions suivantes :
- Pourquoi n’avez-vous sollicité aucun représentant de l’administration Trump – ni Robert F. Kennedy Jr., ni Jay Bhattacharya (directeur du NIH), ni Martin Kulldorff ou Robert Malone (membres du nouvel ACIP) – pour obtenir leur point de vue sur les réformes MAHA et la restauration de la « science de référence » ? Cela ne contrevient-il pas au principe d’équilibre des sources prévu par la charte de Munich ?
- Vous citez longuement Dominique Costagliola et Daniel Floret comme experts incontestables. Pourquoi ne pas mentionner la demande de retrait de mission d’expertise de Mme Costagliola formulée en septembre 2025 par l’association BonSens.org pour conflits d’intérêts présumés, demande restée sans réponse du ministère (donc tacitement rejetée) ? Pourquoi cette controverse n’est-elle pas mentionnée ?
- Daniel Floret est professeur émérite à l’université Claude Bernard Lyon 1, la même université dont est issu le Pr Jean-Christophe Lega, co-auteur de l’étude Pradelle-Lega rétractée en août 2024 pour graves fautes méthodologiques. Les deux hommes ont collaboré étroitement à la HAS. Pourquoi ne pas avoir signalé cette proximité institutionnelle et réglementaire, qui pourrait interroger l’impartialité de votre source ?
- Le Pr Christian Perronne, qui a collaboré avec le Pr Floret à la HAS pendant de nombreuses années et qui a préfacé l’édition française du livre de Robert Kennedy Jr. (en précisant ne pas être d’accord avec tout), aurait pu apporter un regard nuancé et informé. Pourquoi ne pas l’avoir interrogé pour équilibrer le propos ?
Questions sur les omissions de contexte
- Votre article qualifie les mesures de RFK Jr. d’« offensive antivaccinale » sans jamais mentionner le programme Make America Healthy Again (MAHA) ni le décret présidentiel de mai 2025 sur la « science de référence », qui visent explicitement à restaurer la transparence et à lutter contre les conflits d’intérêts. Était-ce un choix éditorial délibéré de ne pas présenter les justifications officielles de ces réformes ?
- Vous évoquez la résurgence de la rougeole comme conséquence directe des nouvelles recommandations (en omettant de regarder les données canadiennes ou la résurgence existe mais il n’y a pas eu de variation de l’adhésion vaccinale), mais vous ne mentionnez pas la crise de confiance massive envers les institutions sanitaires (documentée aux États-Unis comme en France). Ne pensez-vous pas que cette perte de confiance, antérieure à 2025, mérite d’être prise en compte pour expliquer le contexte des réformes ?
Questions sur la qualification et le placement éditorial
- Votre spécialité journalistique est l’actualité religieuse et le Vatican. Comment justifiez-vous d’avoir traité un sujet aussi technique que la politique vaccinale américaine sans apparente formation scientifique ou médicale connue ?
- Cet article très engagé, qui emploie des termes comme « charge antivax », « offensive antivaccinale » ou « conseils irresponsables et délibérément trompeurs », a été publié dans la rubrique « Santé publique » et non dans « Opinion » ou « Débats ». Ne pensez-vous pas que ce placement donne une illusion d’objectivité absolue à un texte qui relève clairement de l’analyse partisane ?
Question plus large sur la déontologie et le contexte français
Dans un contexte où le président Macron promeut la labellisation des médias « fiables » via la Journalism Trust Initiative de RSF, ne craignez-vous pas que des articles aussi unilatéraux renforcent précisément la défiance des citoyens envers les médias traditionnels, défiance qui atteint 64 % en France selon les sondages récents ?










