Après plus d’un demi-siècle d’interdiction, les États-Unis s’apprêtent à autoriser à nouveau les vols supersoniques civils au-dessus de leur territoire continental. La Federal Aviation Administration (FAA) a publié fin juin une proposition de réglementation majeure qui pourrait marquer le retour du vol plus rapide que le son pour les passagers et les marchandises.
Une règle née en 1973 pour protéger les populations
Tout commence le 28 mars 1973. Dans le Federal Register, la FAA promulgue l’amendement 14 CFR § 91.817 (« Bang sonique des avions civils »). Le texte est clair : aucun aéronef civil ne peut voler à un nombre de Mach vrai supérieur à 1 au-dessus du territoire américain, sauf autorisation spéciale très encadrée pour des tests.
À l’époque, les expériences menées notamment à Oklahoma City avaient montré que les bangs supersoniques provoquaient bris de vitres, plaintes massives et nuisances importantes.

La technologie ne permettait pas d’empêcher l’onde de choc d’atteindre le sol. Cette interdiction a durablement marqué l’histoire de l’aviation : le Concorde franco-britannique, malgré son succès technique, a été fortement limité sur les routes américaines et n’a jamais pu exploiter pleinement le marché transcontinental.

La proposition de la FAA : fin de l’interdiction absolue, place à la performance
Ce 30 juin 2026, la FAA a publié sa Notice of Proposed Rulemaking (NPRM) intitulée « Permettre le vol supersonique au-dessus des terres». Le document propose de remplacer l’interdiction pure et simple par une norme de performance mesurable.
Le nouveau seuil clé : la surpression du bang supersonique au sol ne doit pas dépasser 0,11 livre par pied carré (0,11 psf) pour les ondes primaires et secondaires (directes et indirectes). En dessous de ce seuil très bas, l’onde est considérée comme imperceptible ou assimilable à un faible grondement de fond.

Les opérateurs devront :
- Démontrer leur conformité par des mesures en vol, de la modélisation validée ou d’autres méthodes approuvées par la FAA.
- Disposer d’un moyen opérationnel (principalement les Mach Cutoff Operations ou MCO) pour que toute surpression excessive ne touche pas le sol.
- Respecter les conditions et limitations émises par l’Administrateur de la FAA.
Les autorisations spéciales de vol (SFA) restent possibles pour les phases de test, mais ne seront plus nécessaires pour les opérations commerciales conformes au nouveau standard.
La période de consultation publique est ouverte jusqu’au 17 août 2026. Une règle finale est attendue pour mi-2027, conformément à l’Executive Order signé par l’administration Trump en juin 2025.
Les technologies qui rendent ce changement possible
Deux avancées majeures ont convaincu les autorités :
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Les opérations Mach Cutoff (MCO) : en ajustant précisément l’altitude, la vitesse et en exploitant les conditions atmosphériques, l’onde de choc se réfracte vers le haut et ne touche plus le sol de manière audible. Boom Supersonic a démontré cette technique avec succès lors des vols de son démonstrateur XB-1 en 2025.

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Les avions « low-boom » : le prototype X-59 QueSST de la NASA (Lockheed Martin) a franchi Mach 1,1 en juin 2026 avec un bang réduit à un simple « thump » presque inaudible au sol.

Ces progrès permettent de passer d’une logique d’interdiction à une logique de contrôle du bruit.
Quels vols pourraient en bénéficier aux États-Unis ?
L’impact le plus immédiat concerne les vols domestiques long-courriers (transcontinentaux Est-Ouest). Aujourd’hui, un vol New York–Los Angeles dure environ 5h30 en subsonique. Avec un avion supersonique à Mach 1,7 et en utilisant les MCO, le gain de temps pourrait atteindre jusqu’à 90 minutes.
Les jets d’affaires supersoniques seraient particulièrement avantagés, car une grande partie de leurs opérations se fait au-dessus des terres. Pour les avions de ligne, des compagnies comme Boom Supersonic (avec son Overture de 60-80 places) estiment que plus de 600 routes pourraient devenir viables une fois l’interdiction levée.
Aux États-Unis, où le trafic domestique représente une part considérable du trafic aérien mondial, cette ouverture pourrait permettre au supersonique de capter une part significative du segment premium et affaires sur les liaisons adaptées.
Une renaissance internationale du vol supersonique
Au-delà des frontières américaines, cette décision relance l’intérêt mondial pour les avions supersoniques commerciaux. Depuis le retrait du Concorde en 2003, le secteur était en sommeil. Aujourd’hui, avec des avions plus efficaces, plus silencieux au sol et capables de voler au-dessus des terres, de nouvelles routes transatlantiques et transpacifiques redeviennent attractives (Newark–Londres en environ 3h40 au lieu de 7 heures).
L’initiative américaine pourrait inciter l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) à harmoniser des normes mondiales et encourager d’autres pays à assouplir leurs propres restrictions.
Un parallèle historique : du GPS militaire au grand public
Ce moment rappelle fortement la décision prise par le président Bill Clinton le 1er mai 2000 : la désactivation définitive de la « Disponibilité sélective » sur le système GPS. Avant cette date, le signal civil était volontairement dégradé pour des raisons de sécurité nationale. Après, la précision pleine (environ 10-20 mètres) est devenue accessible à tous.
En résultèrent une explosion des usages civils (smartphones, navigation automobile, agriculture de précision, logistique, aviation…). Ce qui était un outil militaire est devenu un bien commun planétaire.
De la même manière, l’ouverture réglementaire du supersonique civil pourrait transformer une technologie longtemps cantonnée aux tests ou aux routes océaniques en un mode de transport accessible. Et l’analogie pourrait se poursuivre avec l’hypersonique (Mach 5 et plus). Les technologies MHD (magnétohydrodynamique), actuellement surtout explorées dans le domaine militaire et spatial pour le contrôle des flux et la propulsion, pourraient un jour permettre des vols civils ultra-rapides entre continents. L’avenir est riche en possibilités.
Perspectives et défis restants
La proposition de la FAA constitue une avancée majeure, mais plusieurs étapes restent à franchir : finalisation de la règle en 2027, certification complète des avions, norme sur le bruit au décollage et à l’atterrissage (prévue plus tard en 2026), et surtout acceptation par les populations survolées.
Si tout se passe comme prévu, les premiers vols supersoniques commerciaux réguliers au-dessus des terres américaines pourraient intervenir à la fin de la décennie. Une nouvelle page de l’histoire de l’aviation s’ouvrirait alors, cinquante ans après l’interdiction qui avait mis fin aux rêves de l’ère Concorde.











